Des associations accusent les émetteurs de téléphonie mobile de provoquer notamment des cancers
Antennes-relais : Mattei face aux inquiétudes des riverains
par Muriel Frat
Le Figaro - 10 mars 2003

Rien n'est réglé entre les riverains des antennes-relais de téléphonie mobile et les opérateurs. A Paris, la crise, que l'on croyait en voie de règlement, menace de reprendre de plus belle, alors que les associations opposées à l'implantation anarchique des pylônes sont reçues aujourd'hui par le cabinet du ministre de la Santé, Jean-François Mattei. Elles réclament un débat parlementaire sur une affaire plus grave, à leurs yeux, que l'amiante ou le sang contaminé.

Depuis quelques mois, dans la capitale, les habitants inquiets ou victimes de troubles qu'ils imputent à la proximité d'antennes avaient mis leurs espoirs dans la signature d'une charte entre la mairie et les trois opérateurs. La Ville souhaitait voir figurer dans le document un seuil d'exposition maximal du public compris entre 1,2 et 2,5 volts par mètre (v/m), très inférieur à la fourchette de 41 à 58 v/m fixée par le décret gouvernemental du 5 mai 2002. Mais, après des semaines de discussion, les négociations n'ont toujours pas abouti.

«Il est impossible pour la Mairie de Paris et les opérateurs de téléphonie mobile d'inscrire dans une charte un chiffre précis fixant un seuil d'exposition aux ondes émises par les antennes-relais, explique au Figaro le porte-parole de l'Association française des opérateurs de téléphonie mobile (Afom). Nous n'avons pas de pouvoir réglementaire. Si nous indiquions un chiffre, nous serions dans l'illégalité la plus complète, et la charte pourrait être attaquée devant le tribunal administratif ou le Conseil d'Etat. Pour contourner cette difficulté, nous allons déterminer avec la ville, sur une base statistique, le niveau d'exposition moyen actuel, et nous assurer, chaque année, par des mesures sur 600 lieux particulièrement exposés qu'aucun site ne dépasse ce niveau.»

Les adjoints au maire chargés du dossier veulent croire que la discussion va déboucher prochainement : «Les choses avancent tranquillement, personne ne remet en cause la nécessité d'appliquer le principe de précaution, commente prudemment Yves Contassot, adjoint Vert chargé de l'environnement. Je pense que la charte pourrait être signée à la fin de la semaine.»

«On comprendrait mal qu'après 8 à 9 mois de discussion, un vote à l'unanimité du conseil de Paris en faveur de l'abaissement des seuils et une série de signaux positifs, certains points du document soient remis en cause, lance Stéphen Kerckhove, responsable de l'association Agir pour l'environnement. Si le document ne comportait pas de seuil d'exposition, les actions de résistance des riverains reprendraient, et le développement de la téléphonie de troisième génération UMTS, qui nécessite le doublement du nombre d'antennes-relais, serait compromis dans la capitale.»

Les réticences de Bouygues Telecom, Orange et SFR sont compréhensibles. L'expérience parisienne est observée à la loupe en France et à l'étranger. Fixer un seuil de 2,5 v/m, reviendrait à créer un précédent dont les riverains pourraient faire usage, y compris devant la justice. Pour l'heure, les opposants aux antennes sont, dans la plupart des cas, désavoués par les tribunaux. Ainsi le tribunal de Nice, écartant «tout risque pour la santé», a-t-il annulé en janvier les arrêtés municipaux de dix-sept villes des Alpes-Maritimes et du Var interdisant l'installation de pylônes. Les particuliers qui saisissent la justice obtiennent rarement gain de cause, leurs plaintes étant le plus souvent classée sans suite. Quelques dossiers sont toutefois pris un compte comme celui d'une jeune Lyonnaise, victime de plusieurs fausses couches, dont la plainte a été retenue. Un encouragement pour cet habitant de Saint-Maur, atteint d'un cancer de la gorge, qui vient de déposer plainte à Créteil.

Ces cas vont être évoqués par les associations de défense des riverains, Priartem et Agir pour l'environnement, qui ont rendez-vous, cet après-midi, au cabinet de Jean-François Mattei. Avant de devenir ministre de la Santé, celui-ci avait rédigé, avec des parlementaires de tous bords, une proposition de loi visant à réglementer les antennes-relais. Fin janvier, il a expliqué : «Aucune expertise scientifique ne démontre le moindre risque pour les personnes vivant à proximité, mais le souci du gouvernement est un souci de transparence, et s'il faut modifier le décret de mai 2002, il sera modifié.»

Les associations attendent notamment des éclaircissements sur l'enquête sanitaire menée à Saint-Cyr-l'Ecole (Yvelines). L'affaire est tragique : trois enfants sont décédés dans le quartier de l'Epi-d'Or, deux dans le groupe scolaire Ernest-Bizet, où se trouvent quatre antennes, un dans une autre école. D'autres enfants ainsi que des adultes souffrent de maladies et de troubles plus ou moins graves. L'Institut de veille sanitaire (InVS) et la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS) ont diligenté une enquête, dont les premières conclusions, qui viennent d'être rendues publiques, ne satisfont pas les associations de parents d'élèves : «Huit cas suspects de cancers chez l'enfant ont été retenus, mais toutes les autres pathologies signalées sont éliminées du fait de la diversité des cas et du faible nombre recensé pour chacun, déplore Hervé Nougier, au nom du collectif d'associations de Saint-Cyr. La DDASS et l'InVS acceptent de pousser leurs investigations sur l'air et l'eau mais affirment qu'ils n'ont pas pour mission de réaliser une étude sur le syndrome des micro-ondes autour d'une antenne-relais. C'est pourtant ce type d'étude que demandent les associations et la mairie depuis deux ans.»

Créée en novembre dernier, l'Agence française de sécurité sanitaire environnementale (AFSSE) a reçu pour première mission de se pencher sur la téléphonie mobile. «Le problème, c'est que le professeur Zmirou, directeur scientifique de l'Agence, est chargé d'évaluer son propre rapport, souligne Stéphen Kerckhove. Il serait étonnant qu'il se déjuge.»

«Cette affaire de santé publique est bien plus large que les précédentes, affirme Janine Le Calvez, présidente de Priartem, fer de lance du combat pour la transparence. La population concernée est beaucoup plus importante que les victimes de l'amiante ou du sang contaminé. Cela peut être chacun d'entre nous. De nombreuses personnes souffrent de cancers rares, de dépressions nerveuses ; des femmes font des fausses couches, des gens se suicident, sans qu'aucune réponse convaincante ne soit apportée. Nous réclamons une loi permettant de prendre en compte l'ensemble des facettes de ce dossier. Celui-ci mérite largement un débat parlementaire.»

1 638 zones «blanches» sur le territoire français

Ce n'est pas le moindre des paradoxes : si les grandes agglomérations regimbent devant la multiplication des antennes-relais, les régions rurales se plaignent de ne pas bénéficier du service qu'elles apportent. Actuellement, 95% de la population a la possibilité de téléphoner grâce à un portable, affirment les opérateurs. Mais 1 638 bourgs ne sont pas encore couverts. Le projet «zones blanches» devrait prochainement réduire le nombre de villages privés de la téléphonie mobile. Fin février, les départements ont adressé aux opérateurs une liste répertoriant les hameaux exclus, liste dont le dépouillement devrait être achevé au printemps. Après quoi, les travaux d'installation de quelque 1 300 pylônes pourront commencer. Ce vaste chantier devrait s'étaler sur au moins une année. L'État et les collectivités territoriales participent au financement du projet. Ils ont prévu d'allouer 88 millions d'euros (la moitié pour l'État, la moitié pour les collectivités) au déploiement des pylônes.

L'Europe pourrait constituer une source de financement complémentaire. En effet, le commissaire européen à la Politique régionale, Michel Barnier, vient de confirmer au ministre français de l'Aménagement du territoire, Jean-Paul Delevoye, son «accord sur la mobilisation des fonds structurels européens afin de cofinancer certaines infrastructures permettant l'accès à la téléphonie mobile et à l'Internet de régions» qui en sont dépourvues.

 

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