L'Humanité - 14 janvier 2008
Faut-il interdire le téléphone portable aux enfants ?


Santé . Les ondes électromagnétiques émises par les téléphones mobiles seraient un facteur de risques pour la santé, notamment celle des enfants. Des associations réclament l’interdiction des portables pour les tout-petits et une grande campagne d’information sur leur utilisation.
Le téléphone portable aurait-il des effets néfastes sur notre santé et en particulier sur celle de nos enfants ? D’un certain point de vue, cette question semble saugrenue : 70 % des enfants de douze à quatorze ans posséderaient déjà leur propre mobile et certains depuis la fin de l’école primaire (lire reportage ci-après). De plus, le marché arrivant à saturation du côté des adultes - 52 millions de personnes possèdent un portable en France -, les industriels tentent de cibler les tout-petits. On a vu passer le BabyMo pour les enfants de quatre à huit ans, puis le Kiditel, sorte de GPS pour enfant, et maintenant le M01, livré juste avant Noël par une société espagnole et destiné aux gamins à partir de six ans. Certains se diront donc : « Si on en vend pour les enfants, c’est que ce n’est pas dangereux. » Si c’était si simple…

Le 2 janvier, pour la première fois, le ministère de la Santé s’exprimait publiquement sur les éventuels risques sanitaires « liés aux téléphones mobiles pour une utilisation intense et de longue durée » (plus de dix ans). Et appelait les parents à la prudence quant à son usage : « L’hypothèse d’un risque ne pouvant pas être complètement exclue, une approche de précaution est justifiée. » « Mieux vaut tard que jamais », répondaient dès le lendemain les associations Agir pour l’environnement et Priartém (1), ironisant sur des « précautions » prises juste après les grands achats de Noël. « Mais la communication ne suffira pas, assure Stéphen Kerckove, délégué général d’Agir pour l’environnement. Nous redemandons l’interdiction de la promotion et de la commercialisation des portables pour les enfants et le lancement d’une grande campagne det de sensibilisation au bon usage du portable. » Une réunion sur ce sujet est prévue demain au ministère de la Santé.

Roselyne Bachelot emboîtera-t-elle le pas à la secrétaire d’État à l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, qui s’est déclarée, le 7 janvier, sur l’antenne de RMC, contre la commercialisation des portables destinés aux enfants ? « Interdire le portable pour les enfants accrédite l’hypothèse qu’il y a un risque », affirme Janine Le Calvez, présidente de Priartém. Mais ne rien dire ni ne rien faire serait nier le principe de précaution. En cause : les ondes électromagnétiques émises par les portables, mais aussi par la Wi-Fi, les lignes à haute tension, les antennes-relais. Plus lente que la diffusion massive de ces nouvelles technologies, la recherche tente d’y voir clair.

Une partie de la grande étude épidémiologique « Interphone », menée dans treize pays et portant sur « les relations entre exposition au téléphone mobile et tumeurs de la tête », a commencé d’être publiée. Élisabeth Cardis, coordinatrice de cette étude au Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), précise : « Certaines de ces recherches semblent indiquer une possible augmentation du risque de tumeur du cerveau, d’une tumeur des glandes salivaires ou du nerf acoustique, chez les gros utilisateurs au-delà de dix ans d’utilisation. » Tout en précisant que les incertitudes demeurent tant que les résultats globaux ne sont pas publiés. Attendus depuis 2003, ils devraient être rendus publics « dans trois ou quatre mois », espère Élisabeth Cardis.

En octobre dernier paraissaient les conclusions de 18 études menées par les chercheurs suédois Lennart Hardell et Kjell Hansson. Ils arrivent aux mêmes conclusions : au-delà de dix ans d’utilisation d’un téléphone portable, le risque de développer une tumeur cérébrale maligne de type gliome serait multiplié par deux, et par deux et demi dans le cas des atteintes du nerf acoustique. Ces résultats, jugés suffisants, ont poussé un groupe de chercheurs internationaux à réclamer un durcissement de la réglementation internationale sur les ondes électromagnétiques, en août dernier.

En France, l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET) a été chargée par le ministère de la Santé d’une mise à jour de son expertise sur la question. Prudent, Olivier Merckel, chef de projet à l’AFSSET, s’en tient aux dernières recommandations de l’agence de juin 2005 : utiliser un kit mains libres, utiliser son téléphone dans de bonnes conditions de réception, limiter son exposition aux ondes électromagnétiques en limitant l’usage de son mobile, informer les adolescents et déconseiller l’usage du mobile aux jeunes enfants. « Nous n’avons pas encore la preuve d’un risque sanitaire lié aux portables, mais nous n’avons pas non plus la preuve de sa non-existence », affirme Olivier Merckel.

Parents, débrouillez-vous avec cela ! Que peut pourtant bien signifier d’informer les adolescents quand des abonnements permettent de téléphoner gratuitement après 20 heures ou encore d’appeler certains numéros en dehors de tout forfait et donc de toute restriction de temps ? Impossible d’éduquer, dans ce cas, sans être en possession de toutes les informations nécessaires… C’est sans doute ce qui a poussé le conseil scientifique de la Fondation santé et radiofréquences à inviter les parents à la prudence, mais cette fois, avant Noël.

Dans son communiqué du 19 décembre 2007, la Fondation se dit préoccupée « par l’usage trop précoce d’un téléphone portable pour un enfant ou un jeune adolescent » et appelle à la responsabilité parents, distributeurs et industriels. Elle attire l’attention également sur le fait « que les cerveaux en développement sont susceptibles d’être plus sensibles aux effets des ondes électromagnétiques et des radiofréquences ». Et de rappeler l’avis de 2004 de la Health Protection Agency (HPA) au Royaume-Uni : « Les enfants pourraient être plus vulnérables aux effets éventuels des impacts sur la santé liés à l’utilisation des téléphones mobiles, à cause de leur système nerveux en cours de développement, de l’absorption plus importante de l’énergie dans les tissus de leur tête et de la durée plus longue d’utilisation au cours de leur vie… »

Martine Hours, présidente du conseil scientifique de la Fondation santé et radiofréquences, fondation qui finance la recherche depuis 2005 avec des fonds privés et publics, confie pour sa part avoir refusé de procurer des portables à ses enfants quand ses recherches ont commencé. « Ils avaient entre douze et treize ans, je leur disais où j’en étais avec mes doutes, mais surtout que l’outil ne leur était pas indispensable dans leur quotidien. Même si les risques sont faibles et ne sont pas encore totalement prouvés, il faut informer les gens. Et dire aux parents : ne confiez pas de portable à vos enfants, sauf si c’est nécessaire, et donnez l’exemple ! » En téléphonant par exemple davantage sur la ligne fixe et en n’utilisant qu’occasionnellement le portable. Un message qui ne sera sans doute pas facile à faire passer tant le mobile est massivement répandu dans l’ensemble de la population. Des habitudes sont prises, voire des dépendances. Et les opérateurs rivalisent de nouveautés pour attirer les jeunes clients, très sensibles aux nouvelles fonctions du portable, la vidéo, l’appareil photo, le lecteur MP3. Nul doute que si une dangerosité était prouvée, les opérateurs auraient beaucoup à perdre. En 2005, leur chiffre d’affaires en France s’élevait en 21 milliards d’euros.

Citoyens, opérateurs… restent les pouvoirs publics. C’est à eux que les associations s’adresseront demain afin de réclamer, une fois de plus, l’interdiction des portables pour les enfants et le lancement de campagnes d’information dignes de ce nom. Il serait regrettable, une fois encore, que les enfants de parents informés soient les seuls à bénéficier du principe de précaution.

(1) Pour une réglementation des implantations d’antennes-relais de téléphonie mobile.

Maud Dugrand

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