Les Echos - 06 janvier 2008
Santé : le risque limité du portable se confirme


Après la publication de plusieurs études inquiétantes, les pouvoirs publics recommandent un usage modéré des téléphones mobiles.

A cause du manque de compréhension des phénomènes physiques et biologiques en jeu, les chercheurs sont incapables de dicter des recommandations précises.
Ne rendez pas votre téléphone portable, mais sachez qu'il n'est pas sans risque. Pour la première fois, les scientifiques sont en mesure d'afficher un message clair. « Selon les dernières études épidémiologiques, il semble y avoir une augmentation du risque de cancer du cerveau chez les utilisateurs intensifs », assure Martine Hours, présidente du conseil scientifique de la fondation de recherche « santé et radiofréquences ». La réaction des experts date du mois dernier. Attendus depuis quelques années, les premiers résultats de la grande enquête internationale Interphone ont été publiés début décembre. Quelques jours après, la fondation française sortait un communiqué pour déconseiller aux parents l'achat de portables aux enfants pour Noël. La semaine dernière, ce sont les pouvoirs publics qui réagissaient : « L'hypothèse d'un risque ne pouvant pas être complètement exclue, une approche de précaution est justifiée. Aussi, le ministère de la Santé, de la Jeunesse et des Sports invite-t-il les familles et les parents à la prudence. Il rappelle qu'il est conseillé un usage modéré du téléphone mobile, notamment aux enfants ».

Les experts s'appuient sur l'enquête Interphone car c'est la plus significative par sa « puissance statistique ». Jamais une cohorte aussi importante n'avait été étudiée pour cette problématique. Chacun des 13 pays participants a étudié pendant trois ans des groupes de patients atteints de tumeurs cérébrales. Les épidémiologistes ont ciblé quatre types de cancers avec 2.600 cas de gliomes, 1.100 neurinomes, 2.300 méningiomes et 400 tumeurs de la parotide. Leurs pathologies ont été corrélées avec leurs pratiques téléphoniques : intensité de l'usage, durée des appels, ancienneté de l'usage, utilisation de kits mains libres, et d'autres paramètres comme le fait de vivre en ville ou à la campagne, ou d'utiliser le téléphone en se déplaçant. Un questionnaire similaire a été proposé à des témoins « sains » du même âge. On mesure ainsi la concordance entre l'apparition de tumeurs et le niveau d'exposition aux radiofréquences de la bande téléphonique. L'épidémiologie utilise la notion de risque relatif : s'il est supérieur à 1, le risque existe.

Utilisateurs normaux

L'étude complète Interphone n'a pas encore été publiée, elle le sera en 2008, mais presque tous les pays ont publié leurs résultats nationaux (voir tableau). Le risque relatif est presque toujours inférieur à 1 pour les utilisateurs normaux, quelle que soit la zone du cerveau considérée. En revanche, plusieurs études révèlent un risque supérieur pour les utilisateurs intensifs. L'enquête israélienne de Siegal Sadetzki a particulièrement marqué les toxicologues car elle comporte la plus grande cohorte d'utilisateurs intensifs. Plus de 402 cas bénins et 58 tumeurs malignes ont été comparés à 1.266 personnes saines. Or la corrélation entre la zone du cerveau touchée et le côté de la tête utilisé pour téléphoner s'avère plutôt inquiétante : « Les chiffres montrent un excès de tumeur du côté du téléphone. On note aussi un excès dans les zones rurales, là où les téléphones doivent émettre avec le plus de puissance pour trouver les antennes relais » précise Martine Hours. L'étude israélienne montre aussi que la pathologie la plus courante est la tumeur de la parotide, la glande la plus proche de la peau et du téléphone. La méningite qui entoure le cerveau est moins touchée.

Contrairement aux associations qui militent pour des normes strictes, les scientifiques sont pourtant encore loin de réclamer des législations. Ils veulent d'abord vérifier la pertinence d'Interphone avec l'étude en cours des deux biais possibles. La sélection des cohortes a pu biaiser les résultats car les gens qui ont accepté l'enquête ont peut-être un comportement différent des gens ayant refusé. Les jeunes par exemple qui participent toujours moins à ces travaux sont certainement de plus gros consommateurs. Leur absence sous-estimerait alors les résultats. L'autre biais d'information viendrait de la pertinence des réponses des patients. Les malades ont par exemple tendance à grossir leur exposition, ce qui surestime le risque.

Les enfants plus sensibles
Les chercheurs ne comprennent pas non plus comment les radiofréquences peuvent avoir un effet tumoral sur les cellules. Les expérimentations sur le rat sont difficiles à mettre en oeuvre arguent-ils. Cet animal est également un mauvais modèle pour l'homme sur ce sujet puisque son cerveau est mûr à la naissance. Or la principale inquiétude des chercheurs concerne l'exposition des enfants, plus sensibles aux ondes. Petits, leur crâne est plus mince et offre donc moins de protection. Le volume relatif de leur cerveau est aussi plus important que chez l'adulte. Or le nombre d'enfants de moins de 10 ans équipés de téléphone portable est en hausse.

A cause du manque de compréhension des phénomènes physiques et biologiques en jeu, les chercheurs sont incapables de dicter des recommandations précises : « nous ne savons toujours pas si c'est la durée d'exposition ou la dose qui compte », regrette Martine Hours. Les travaux de génotoxicité ont pour l'instant montré que les ondes n'influenceraient pas le génome des cellules. D'où l'hypothèse des chercheurs d'Interphone que les ondes seules ne sont pas actives mais qu'elles agissent de concert avec d'autres pollutions, chimiques surtout. C'est pourquoi la prochaine phase d'Interphone se concentrera sur les populations doublement exposées comme les employés de l'industrie.

En l'absence de preuves plus précises de la nocivité du téléphone, les experts continuent de recommander la prudence. D'autant plus que le risque jusqu'ici mesuré reste faible. « Le risque relatif n'est jamais très supérieur à 1, c'est léger par rapport aux dangers du tabac ou de l'amiante qui dépassent 4. Mais le grand public doit être conscient de ce risque comme des autres dont la vie est remplie. C'est à chacun ensuite de faire ses choix de comportements », philosophe Martine Hours.

MATTHIEU QUIRE

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