Libération - 14 mars 05

«Allô maman»: bobo?
Polémique sur le BabyMo, mobile destiné aux 5-10 ans Par Giulia FOIS


Ça n'a l'air de rien, innocente petite chose en plastique, et pourtant : les scientifiques sont inquiets, les écologistes furieux, les psys circonspects. Les opérateurs flairent la poule aux oeufs d'or, les parents s'interrogent et les enfants en gazouillent d'envie. Bref, le téléphone portable pour les 5-10 ans en est à ses balbutiements et tout le monde s'étripe déjà à son sujet.

En France, BabyMo a vu le jour pour les fêtes de fin d'année. L'idée était de permettre à de jeunes enfants de joindre leurs parents ­ et vice versa ­ à tout moment, et facilement. Le téléphone en question comporte trois boutons seulement, et cinq numéros préenregistrés. Ici, pas de jeux, pas de musique, aucune fonction supplémentaire qui alourdisse la facture. Bref, rien qui puisse détourner les parents du produit, puisque c'est la seule brèche possible dans un marché totalement saturé. La société monégasque International Top Tronic (ITT) s'y est donc joyeusement engouffrée, et les opérateurs ont immédiatement suivi.

«Compenser l'absence». De fait, la demande existe, côté consommateurs. « Les enfants se rendent bien compte de l'importance quasi fétichiste que les grands accordent à leur portable, explique le pédopsychiatre Stéphane Clerget (1), et ils veulent faire pareil. Les parents obtempèrent d'autant plus qu'ils ont de moins en moins de temps à consacrer à leurs enfants : ils en souffrent et tout ce qui, comme ces portables, leur donne l'impression de compenser leur absence est bon à prendre.» Donc ils achètent. Quant à « l'effet BabyMo», les psys s'interrogent. Pour certains, ces mobiles favorisent des rapports trop fusionnels entre parents et enfants, chacun étant mis à disposition de l'autre. D'autres, comme le Dr Clerget, les jugent tout simplement «inutiles, juste bons à rassurer les parents anxieux».

C'est sur le terrain de la santé que la bataille est la plus rude. A l'heure actuelle, rien ne permet d'établir, de façon claire et définitive, les effets du téléphone portable. On sait simplement que l'exposition répétée à une fréquence comme celle des mobiles pourrait peut-être altérer les tissus exposés, notamment chez des populations aussi vulnérables que les enfants. Incertitude que chacun interprète à sa manière. Les pouvoirs publics, français et européens, s'en tiennent à un principe de précaution, recommandant simplement de limiter leur utilisation. Pour ITT, tant que les risques ne sont pas établis, rien n'interdit les BabyMo. Au Royaume-Uni, au contraire, les portables pour enfants ont été retirés de la vente à la suite d'une enquête commandée par le gouvernement : le Dr William Stewart (2) y appelait à la plus grande prudence, justement parce que le phénomène se développait plus vite que la recherche. Même son de cloche du côté des é cologistes français : «On ne va pas se battre à coups d'études, tempête Stephen Kerckhove, responsable d'Agir pour l'environnement. Mais, à partir du moment où il y a controverse, on n'a pas le droit d'exposer des enfantsà un risque potentiel. C'est totalement irresponsable !»

Retiré des rayons. Son association s'est donc mobilisée dès le début pour faire retirer BabyMo des rayons des grands magasins. En quelques semaines, Carrefour et le BHV, à Paris, se sont inclinés. Peu après, ITT a porté plainte auprès du tribunal de grande instance de Paris, pour « informations malveillantes» et «campagne de dénigrement». «Ça a tué le produit, déplore Luca Manzoli, PDG d'ITT. Ces associations doivent reconnaître qu'elles commettent une erreur manifeste.» Et ITT indique ne pas avoir enregistré de commande depuis lors, après avoir vendu 3 000 appareils au moment des fêtes, conformément aux objectifs. La société estime le produit conforme au principe de précaution, dans la mesure où la durée des appels est limitée et que le nombre d'interlocuteurs est fixe. «S'ils s'en prennent à nous, qu'ils s'en prennent à tout le monde, opérateurs et fabricants», conclut-il. Sur ce point, au moins, les deux parties sont d'accord : «ITT est le cadet de nos soucis, poursuit Stephen Kerckhove. Notre objectif principal, c'est d'obtenir une loi générale sur la téléphonie, de l'usage des portables aux antennes relais.» L'association cite l'exemple de la Belgique, où les députés socialistes ont déposé une proposition de loi pour interdire les mobiles pour enfants. En France, en revanche, pas le moindre texte sur le sujet pour l'instant. Le gouvernement, sollicité à maintes reprises par les associations, tarde à réagir. Et en attendant, BabyMo est toujours en vente sur l'Internet.

(1) Ne sois pas triste mon enfant, éd. Marabout, 2002.
(2) De l'organisme National Radiological Protection Board.

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