Quand la science agace les chasseurs
Le Pr Lefeuvre réagit à la polémique sur son rapport concernant les migrateurs
RECUEILLI PAR MATTHIEU ÉCOIFFIER
Libération - 3 novembre 1999


Au moment où François Patriat, le député PS de la Côte-d'Or nommé monsieur Chasse par le gouvernement le 16 juillet, met la dernière main à sa mission de conciliation sur les problèmes de la chasse, le rapport du professeur Jean-Claude Lefeuvre, rendu public fin septembre, fait l'objet d'un canardage sans précédent de la part du monde cynégétique. Il est vrai qu'il est fort embarrassant puisqu'il préconise de ne pas déranger les oiseaux migrateurs du 31 janvier au 1er octobre. Et inventorie douze espèces au statut de conservation «défavorable», dont le canard chipeau, la sarcelle d'été, le vanneau huppé, la bécassine des marais et l'alouette des champs.

La France est le pays d'Europe qui compte le plus grand nombre de chasseurs (1 430 000, dont 220 000 de gibier d'eau) et dont les périodes de chasse sont les plus longues (de la mi-juillet à la fin février, soit trois mois de plus que dans le reste de l'Europe). Dans les fédérations départementales des chasseurs, on a taxé le rapport Lefeuvre de rapport «LPO» (Ligue de protection des oiseaux, ndlr). Voilà cet éminent ornithologue, directeur de l'Institut d'écologie et de gestion de la biodiversité au Museum national d'histoire naturelle, accusé de «tirer sur les chasseurs».

Comment expliquez-vous cette polémique sur certaines des conclusions de votre rapport ?

Certains, notamment à la direction de l'Office national de la chasse (ONC), mettent en cause la valeur scientifique de certains passages. J'ai reçu au cours des auditions deux fois plus de chasseurs que de protecteurs de la nature. J'ai pris dans mon groupe de travail les meilleurs experts de la faune sauvage : deux sont issus de l'université, deux du CNRS, deux du Museum national d'histoire naturelle et deux de l'Office national de la chasse. Le document qui suscite la polémique est une annexe au chapitre sur les migrations prénuptiales, signée de Jean-Dominique Lebreton. Ce directeur de recherche au CNRS, membre du conseil scientifique de l'ONC, est l'un des meilleurs modélisateurs de la dynamique des populations de migrateurs à l'échelon mondial. Son texte dit que si on analyse les données recueillies par les baguages (posés sur les pattes des sarcelles en Camargue, ndlr), on se rend compte que dès le début du mois de janvier elles sont en migration montante (du sud vers le nord, ndlr). C'est incontestable. Cela ne plaît pas du tout parce que cela voudrait dire que pour protéger ces migrateurs, il faudrait fermer la chasse avant le 31 janvier ! Avant d'effectuer leur migration, ces oiseaux ont besoin d'être relativement tranquilles : le temps de se nourrir correctement pour se constituer un matelas de graisse. Ces populations sont essentielles : les premiers partis sont les premiers arrivés, ils ont donc la possibilité de choisir les meilleurs sites de nidification. Bref, ce sont ceux qui ont le plus de succès reproducteur !

Matignon avait présenté votre mission comme l'arbitrage scientifique «incontestable» sur le calendrier de la reproduction et de la migration. Pourtant, François Patriat, qui remet ces jours-ci son rapport au gouvernement, semble peu enclin à suivre vos conclusions...

Je me suis gardé de faire allusion aux dates de fermeture et d'ouverture de la chasse. C'est un débat que doivent avoir les chasseurs, les protecteurs de la nature et les ministres. Je me suis contenté de dire que, si on veut avoir une gestion raisonnée des populations d'oiseaux migrateurs, il s'avère qu'entre le 31 janvier et le 1er octobre il serait judicieux de ne pas les déranger. A l'ONC, ils pensaient que je n'irais pas jusque-là ; pourtant, je leur avais montré les tableaux des migrations prénuptiales et des périodes de reproduction. On nous a demandé des données scientifiques, elles expriment un état des connaissances et ne se manipulent pas. On ne va pas tordre les chiffres pour qu'ils correspondent aux intérêts des chasseurs. Si ces dates ne conviennent pas sur le plan politique, il faudra assumer ce décalage. François Patriat m'a dit que cela ne lui facilitait pas la tâche. Je n'aurai pas d'états d'âme s'il ne reprend pas exactement les dates qui ressortent du rapport : il y a un effort pédagogique à faire auprès des chasseurs. Mais après, qu'on ne vienne pas espèces migratoires, et donc de la chasse. Il y a vingt-cinq ans, les chercheurs ont pointé l'effondrement des populations de lièvres et de perdrix, on a mis des années à en tenir compte. Résultat : dans certaines régions, on les chasse un à deux jours par an !

Le cadre français et européen n'est-il pas trop étroit pour étudier ces migrations ?

Ce rapport est un tableau de bord. Il confirme les données qui sont à la base de la gestion des espèces migratoires dans les autres pays d'Europe. En termes de recherche, il ne faut pas seulement raisonner sur les populations qui hivernent en France. Mais sur toute l'ère de distribution des oiseaux : du palais arctique au secteur ouest africain. J'arrive de Mauritanie, il y a deux millions de bécasseaux qui hivernent sur le parc national du Banc d'Arguin et qui sont passés par la France.

Vos passages sur la confusion au moment du tir ont fait un carton auprès des chasseurs...

Le gros problème avec certains chasseurs, c'est que lorsque des données scientifiques ne leur plaisent pas, leur riposte, c'est l'insulte. C'est inadmissible. Dans le rapport, on dit qu'ils se trompent souvent et on le montre avec l'oiseau mort entre les mains. Il y a une passée d'oiseaux, il fait nuit : comment être sûr à 100 % que le canard que vous allez tirer est bien celui que vous pensez ? Il y a un pourcentage de chasseurs remarquables, aussi bons que des naturalistes. Mais le manque de culture, c'est un phénomène français, celui d'une société urbaine. D'où la nécessité d'ouvrir de plus en plus la campagne. Les chasseurs ne sont pas les seuls gestionnaires de la nature.

 

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